Vous connaissez ce moment o vous voulez dire quelque chose de simple quelqu'un - bonjour, merci, je suis d sol pour votre m re - et o , juste avant que les mots sortent, une petite voix se demande si c'est bien le bon mot, le bon ton, la bonne distance. Et la voix gagne. Vous ne dites rien. Ou vous dites autre chose, plus prudent, plus vide, et le moment passe.
Ce livre parle de cette voix.
Il parle d'une greffi re qui range ses dossiers par ordre de fragilit avant de les ranger par ordre alphab tique, parce qu'elle a appris, vingt-trois ans, qu'une feuille mal class e pouvait faire perdre la garde d'un enfant sa m re.
Il parle d'une infirmi re qui colle un post-it sur un cran, avec deux mots crits la main que personne ne saura jamais, parce qu'il n'existe pas encore de protocole pour soigner ce que ces deux mots disent.
Il parle d'un coiffeur de la rue Drolet qui ne demande plus comment s'appellent ses clients. Et qui, le soir, dans la p nombre de son salon ferm , pleure sans bruit en pensant son p re qui coupait, lui, sans avoir peur.
Il parle d'un homme qui s'arr te dans la rue, la main lev e vers un voisin de vingt ans, et qui n'arrive plus dire bonjour.
Ce livre parle, en somme, de ce qu'il nous co te d'avoir voulu tre parfaits avec les autres.
Et de ce petit miracle, la derni re page, quand une femme rature un mot administratif et crit un pr nom la main - parce qu'elle a compris, trop tard et juste temps, que le bon sens n'a jamais t une r gle. Que c' tait, depuis le d but, le simple geste de reconna tre quelqu'un.