Quand un syst me totalitaire surgit-il vraiment ?
Ce livre est n de cette question. J'ai vu des id es simples - l' galit , les droits, la protection - glisser lentement vers une seule direction, r duisant l'espace o l'on peut encore parler et penser. Alors que la plupart dormaient, la libert se retirait. Des promesses faites au nom de la s curit et de l' quit sont devenues des r gles qui ferment les bouches et touffent les questions.
La perte de libert suit partout le m me encha nement. la premi re lueur du jour, le droit laisse appara tre ses failles. La responsabilit se d place sans trouver d'ancrage. le pouvoir se durcit l'int rieur et affiche un visage conciliant l'ext rieur. Les individus deviennent des chiffres. Leur poids humain s'all ge. Le lieu o je vis n'y a pas chapp .
Un jeune homme d'un talent exceptionnel a quitt son pays parce qu'il avait per u plus t t que d'autres le basculement qui commen ait. Un gouvernement a retourn ses outils de contr le contre ceux qu'il devait servir, tout en cherchant ailleurs ses appuis. Certaines vies ont t lev es au rang de symbole; d'autres ont t r duites des donn es. De petites sc nes - un geste banal, une habitude ordinaire, la disparition silencieuse d'un id al - en disaient plus sur le syst me que n'importe quel discours officiel. Quand les chiffres recouvrent les faits, les gens acceptent ce qu'on leur donne et cessent de demander pourquoi. C'est dans ce moment suspendu que la domination s'installe.
J'ai seulement d fendu ma libert , et me voici. Aujourd'hui, la v ritable ligne de fracture n'oppose plus la gauche et la droite, mais l'individu au pouvoir du collectif ou de l' tat. J'ai vu le langage moral devenir un instrument d'autorit . J'ai vu des groupes transformer la bienveillance proclam e en avantage, jusqu' puiser la compassion autour d'eux. J'ai d regarder ma col re en face pour garder ce qui restait de mon jugement. D'autres pays avaient d j montr comment des r gles dict es au nom de l' quit se figent en doctrine et effacent la possibilit de s'en carter.
Je n'ai jamais voulu intervenir dans la vie d'autrui. Pourtant, on est entr dans l'espace qui m'appartenait. Reconna tre l'existence d'un autre est une chose; imposer une croyance en est une autre. Si l'on peut tre libre de croire l' galit , on doit pouvoir tre libre de la questionner. Je ne me dis pas vertueux. Mais la pression sur la pens e est devenue insoutenable. Certains jours, j'ai cess d' crire parce que les phrases ne m'appartenaient plus. Toute lutte contre le monde commence par une lutte contre soi-m me.
L'aube n'annon ait plus un jour nouveau. Elle signalait l'heure o des mots de vertu recouvraient tout, et o des r gles invisibles frappaient le plus fort. Le contr le ne surgit pas dans le fracas; il se forme dans les moments que personne ne regarde.
Je reviens alors la m me question:
Que reste-t-il de l'homme lorsque la libert de penser s'efface ?