Qu'est-ce que ma vie, en somme ? Une suite d'actes automatiques r p t s chaque jour, sans que jamais une chose impr vue arrive qui donne du relief
cette existence monotone qu'est la mienne. Et quels actes ? Des papiers ineptes, des plaidoiries toujours les m mes, des confr res hommes d'affaires, des clients absurdes, des amis ferm s et uniquement occup s d'eux-m mes,
enfin des amours v nales et fades. J'ai trente-quatre ans et j'ignore l' motion d'aimer. Je l'ignorerai probablement toujours.
Les femmes de notre pays, me disait l'autre jour G rard Delhi, ne vibrent
qu' l' tranger; en Ha ti ce sont des bornes . Malheureusement, quand nous
sommes l' tranger, nous avons autre chose faire que de courir apr s des compatriotes. En attendant, nous passons notre temps nous pr occuper de discours sans objet et de ministres qui le sont si peu, moins que nous n'appliquions nos facult s discerner dans quelles conditions tel march de prostitution s'est accompli...
Pour ma part, je sens que j' tais n pour agir; par le commandement et par la pens e, n'importe. Mais comment agir dans ce milieu flasque et terne, uniquement compos de r sign s. Et cela s'explique. L'Histoire d'Ha ti est l'histoire de l' crasement de l' nergie individuelle par les Pouvoirs Publics, lesquels n'ont jamais voulu qu'une chose: l' galit dans la servitude. C'est l tout l'oppos de l'histoire de la civilisation qui est le triomphe de l' nergie individuelle sur les Forces quelles qu'elles soient. Je r unis en moi tout ce qu'il faut pour qu'un tre s' l ve au-dessus de lui-m me et laisse un nom apr s soi; j'aurais pu tre un crivain utile, un ministre cons quent ou bien un amant extraordinaire et tr s certainement je ne serai rien d'approchant. Faute d'un terrain propice, je demeure un tre effac et vague. Quelle mis re Je n'ai plus qu'une consolation: jeter sur le papier les maigres v nements de ma vie. Ce sera une distraction pour mon esprit de relire ces notes quand je serai vieux. Et qui sait ? Cela pourra servir peut- tre de contribution, un jour, la psychologie sociale de notre mis rable Ha ti, cette mosa que ethnique, comme l'a crit quelque part mon confr re P.....